Archive pour la catégorie ‘Restaurer l’égalité des chances’

diversité et enseignement supérieur

lundi 9 mars 2009

La diversité dans l’enseignement supérieur
Lundi 9 mars 2009
colloque Salle Clemenceau – Sénat

Discours inaugural de Bariza KHIARI

Monsieur le Commissaire Yazid Sabeg, Mesdames, Messieurs,

Je vous remercie d’être venu aussi nombreux à cette journée de réflexion consacrée à la diversité dans l’enseignement supérieur. Je remercie Yazid Sabeg, qui a été nommé Commissaire à la diversité et à l’égalité des chances, d’avoir bien voulu ouvrir à mes côtés cette journée de réflexion.
Je remercie également les enseignants du supérieur ici présent de consacrer leur temps à ce thème alors qu’un combat important les mobilise par ailleurs.

Ce colloque est le deuxième volet d’une série de 4 consacré à la diversité : il y a quelques mois, j’accueillais ici-même une journée portant sur la diversité et la performance des entreprises et ce qui s’y est dit n’est pas sans lien avec les aspects qui seront sans doute évoqués aujourd’hui. Les deux prochains volets seront consacrés à la diversité en politique et dans les collectivités.

La quantité impressionnante de colloque portant sur la diversité et l’existence d’un commissaire à la diversité, nous feraient presque oublier que ce terme est d’usage relativement récent en France. Il y a encore peu de temps, on parlait plus volontiers
– d’intégration pour les populations d’origine étrangère,
– d’adaptation pour les personnes souffrant d’un handicap, ou les personnes âgées
– de parité pour les femmes.

Les esprits chagrins se plairont à souligner les limites, les insuffisances, et les contradictions que porte cette notion : il est vrai que
– Parler de diversité dans la République Une et Indivisible ne va pas sans poser de problèmes théoriques ;
– Parler de diversité revient à mettre sur le même plan des situations de discriminations et d’inégalité qui ne se ressemblent pas en apparence
– Enfin, parler de « diversité » n’épuise pas la question de l’inégalité

Cet assemblage de discriminations hétéroclites a ses défauts, mais il porte un sens primordial à mes yeux.
Il sous-tend que, quelque soit la situation de départ, ce sont les mêmes processus, mécanismes, logiques, les mêmes forces qui, en dernier ressort, sont à l’œuvre dans le phénomène d’exclusion, de relégation ou de plafond de verre. La notion de diversité à surtout l’incroyable mérite de ne pas opposer, de ne pas différencier, de ne pas hiérarchiser les discriminations, et de présenter la différence, quelle qu’elle soit, non plus comme un handicap, mais comme un atout, une richesse.

Il a fallu plusieurs années de combat politique pour imposer le terme de « diversité » dans l’agenda politique. Autrefois, pour les populations d’origine étrangère comme je l’ai précisé c’était le mot « intégration » qui était d’usage. Ce mot avait, dans l’usage qui était fait, quelque chose d’infâmant car il supposait que les personnes visées étaient inégaux par rapport aux autres et qu’il relevait de leur responsabilité de prouver, plus que d’autres, qu’ils méritaient leur place dans la société. C’était ramener sur eux seul le possible échec de leur insertion dans la société.

Nous sommes en train d’assister à une forme de révolution copernicienne où la suspicion porterait moins sur les individus qui seraient, de nature, plus difficiles à intégrer que d’autre, mais sur le système, qui serait, dans son fonctionnement même, discriminant. On renvoie la société à sa propre responsabilité dans le processus de mise à mal du lien social par la marginalisation de certains individus.
Dès lors, parler de diversité vise à répondre de façon positive, et audacieuse au défi républicain qu’est la promesse d’égalité.

A ce titre, l’accès au savoir est la pierre de touche d’une République qui se veut méritocratique. Or, le constat est sans appel : la démocratisation de masse a joué à plein dans l’enseignement secondaire dans les années 80 et 90, en partie dans le supérieur, mais semble s’être arrêté à la porte des Grandes Ecoles. Je laisse les spécialistes répondre à la question « est-il plus difficile aujourd’hui pour un enfant issu d’un milieu modeste ou défavorisé d’accéder à une Grande Ecole ?». Je me contenterai de constater que ces filières d’excellence participent davantage la reproduction sociale qu’à la formation des élites. J’entends par là qu’avant même d’intégrer une grande école, les postulants sont déjà, dans leur grande majorité, issus de l’élite.

Certes, les Grandes Ecoles n’ont pas le monopole de la formation de élites, mais ces écoles, ainsi que les classes préparatoires qui y mènent, jouent un rôle majeur dans ce processus. Souvent décriés, certaines filières sélectives, comme Sciences-Po ont modifiés leur mode de recrutement. Pourquoi ce revirement ? Il en allait bien sûr de leur crédibilité à l’heure de la mondialisation, et de leur légitimité. Mais je crois également que ces filières ont pris conscience que l’endogamie était mortifère et que la diversité représentait un atout. Mais ces initiatives isolées ne sont pas à la hauteur de l’urgence sociale.

Fort de ces constats, quelles solutions le politique, et, pour ma part, le législateur peut-il proposer pour réduire cette inégalité dans l’accès à l’enseignement supérieur ? Le salut passe-t-il nécessaire pour la légalisation de statistiques dites ethniques, et, à terme, des quotas ?

Pour ma part, je suis aujourd’hui résolument hostile à la mise en place de statistiques de ce genre. J’entends bien les arguments de Monsieur Yazid Sabeg et de ses partisans : pour mesurer les effets d’une politique, il convient de les évaluer à l’aune de chiffres objectifs.

Cette position se conçoit et peut sembler opératoire, à défaut d’être légitime aux yeux de la républicaine que je suis. Il n’en demeure pas moins que c’est le critère même d’évaluation objective que je remets en question ici. Il n’y a rien de plus subjectif que l’identité, véritable construction personnelle et individuelle. Celle-ci dépend de plusieurs critères et points de vue : il y a d’une part le propre regard de l’individu sur lui-même mais aussi le regard de l’autre, de la société. On peut se percevoir comme semblable aux autres tandis que ceux-ci vous renvoient à une différence pour eux essentielle. Si l’on se sent français, bien que noir de peau, ou arabe de nom que doit-on répondre à la catégorie ethnie ? Qu’est ce qui va déterminer l’objectivité de la réponse ? La sincérité du répondant qui peut réellement se percevoir comme semblable ou bien le regard du sondeur qui peut lui aussi agir selon des catégories bien spécifiques, selon sa propre histoire. Un Antillais est français depuis plus longtemps qu’un Niçois, le renverra-t-on à sa couleur de peau alors qu’il se sent français et l’est ?

Face à ce type de problèmes méthodologiques, certains préconisent l’application d’une méthode fondée sur l’autodéclaration.
Mais même dans un cadre méthodologique fondé sur l’autodéclaration, les données mesurées ne sauraient être opératoires. Certains se déclareront Arabe, tandis que d’autres mettront en avant leur appartenance Kabyles, Berbère, religieuse, ou nationales. Faudra-t-il autant de variables que de réponses données ?
Par ailleurs, l’autodéclaratif réserve parfois d’énormes surprises : au Chili, sur la base de l’autodéclaration, les autorités ont découvertes, stupéfaites, que 30% des chiliens se disaient appartenir à la tribu des Mapuches, indiens pourtant décimés à la fin du 19ème siècle : l’autodéclaratif peut ainsi contribuer à forger des identités artificielles.

Allons plus loin, que fait-on des populations noires ? Créera-t-on des sous catégories par nationalités ? par ethnies ? par taux de mélanine ? Au Brésil, qui fait également appel à l’autodéclaration, on constate qu’une grande proportion des noirs se déclare métis, ce qui leur semble socialement plus valorisant.

La question n’est pas seulement de savoir si il est possible de mesurer la diversité : la question est tout autant de savoir si, à partir de ses mesures, il est possible d’impulser des politiques publiques efficaces. Faut-il, une fois qu’on aura par exemple mesuré qu’il y a 10% de français qui se disent discriminés car noir de peaux, faudra-t-il leur réserver 10% des places en filières sélectives, 10% des places en position éligible sur les listes électorales ; et de même pour les arabes, kabyles, berbères, musulmans, etc.
Est-ce vraiment la société que nous voulons ?

C’est pourquoi je suis résolument hostile à la mise en place de ce type de statistiques. Il se peut que je change d’avis sur la question : pour l’heure, je persiste à croire que nous devons nous engager dans une politique volontariste de combat contre les inégalités en fidélité avec nos principes républicains, j’affirme que nous ne sommes qu’en l’an I, voire II de la lutte contre les discriminations. Et, qu’en l’état, il n’est pas utile de compter les minorités pour faire progresser la lutte contre les inégalités et les discriminations.

Alors, comment ?
Pour répondre en partie à cette question, j’aimerais brièvement évoquer une proposition de loi que j’ai porté récemment au Sénat, et qui a été adoptée à la quasi-unanimité.
Vous savez sans doute que, jusqu’à une date récente, 1995, il fallait être français pour travailler statutairement dans la fonction publique. Le seul et unique corps de la fonction publique accessible statutairement aux étrangers est celui des enseignants-chercheurs, depuis un décret de 1983. Du point de vue de l’origine, il s’agit par conséquent du corps le plus égalitaire, dans son recrutement. Depuis, la dynamique européenne a en parti assoupli cette obligation pour de nombreux corps non régaliens de la fonction publique.
Mais saviez-vous que, hors de la fonction publique, près de 600 000 emplois en France obéissent à des conditions de nationalité. Il être français et maintenant ressortissant communautaire pour être médecin, dentiste, vétérinaire, sage-femme, avocats, géomètre, expert-comptable, architecte, pharmacien, et même guide touristique ? Saviez-vous que si un candidat à ses carrières, de nationalité non communautaire, fait toutes ses études de médecine en France, il doit, pour pouvoir exercer, demander et obtenir l’autorisation du ministre ? Je ne parle pas ici des étudiants ayant obtenu un diplôme étranger, mais bien des étrangers ayant fait l’intégralité de leur parcours universitaire en France : Cette situation, qui privilégie la nationalité de l’individu au détriment de la nationalité du diplôme constitue une entorse particulièrement préoccupante au principe méritocratique.
On peut aisément concevoir qu’un lycéen de nationalité étrangère mais qui a vocation à devenir français ( la nationalité n’est que très rarement accordée aux étudiants…) et désireux de devenir vétérinaire, médecin, ou architecte puisse changer d’avis en lisant les conditions de nationalité nécessaire pour l’exercice de ces professions socialement valorisées.

Ces dispositions ont été prises progressivement à partir de la fin du 19ème siècle et se sont étoffées dans les années 30 et sous Vichy. C’est au Sénat qu’un parlementaire a demandé, en séance publique, que les enfants et les petits enfants de français naturalisés ne puissent exercer la médecine au nom de la sûreté nationale.
Il s’agit donc de règlementations historiquement connotés, tout à fait obsolètes à l’heure de la mondialisation, et, évidemment moralement condamnables.
C’est pourquoi j’ai déposé au nom du groupe socialiste une proposition de loi visant à supprimer la condition de nationalité pour certaines professions libérales et privées. Cette proposition de loi a été adoptée le 11 février 2009, il faut à présent que l’Assemblée Nationale la dépose et la vote pour que ces dispositions honteuses soient enfin levées. Mais nous devons aller bien au-delà.

Le Président de la République, dans son discours du 17 décembre à l’école polytechnique a voulu répondre à ces questions d’inégalité d’accès à l’éducation. J’en suis d’autant plus ravi qu’il a pris une partie des propositions que j’avais portées et parfois même fait voter. Concernant l’enseignement supérieur, la mesure phare des annonces présidentielles concerne la nécessité que les Classes Préparatoires aux Grandes Ecoles comptent en leur rang 30% de boursiers à la rentrée 2010. Il s’agit d’une mesure extrêmement intéressante visant à accroître la diversité sociale des élites.
Qu’en est-il aujourd’hui : le prestigieux lycée Saint-Louis de Paris accueille 22% de boursiers grâce à une démarche volontariste et un partenariat avec 6 lycées de ZEP ; Louis Le Grand, toutes bourses confondues, a environs 15% de boursier dont 10% de bourses CROUS ; Janson de Sailly dans le 16ème arrondissement de Paris, arrondissement cossu, compte 27% de boursier en hypokhâgne pour une moyenne de 12% toutes prépas confondues. Pierre de Fermat à Toulouse compte pour l’année en cours 27% d’élèves boursiers dans ses classes préparatoires, sans pour autant avoir mené une politique spécifique en ce sens. Quand on y regarde de plus près – et je remercie ces établissements de m’avoir communiqué ces chiffres – on constate par exemple à Fermat, à Toulouse, qu’il y a près de 40% d’élèves boursiers en hypokhâgne contre 17 dans les prépas commerciales : le coût des études dans les écoles de commerce ne doit pas être anodins dans cette dissymétrie. On peut, on doit certes améliorer la diversité dans les classes prépas, et la variable « bourse » est à cet égard assez opérationnelle, mais cela ne constitue pas une mesure suffisante. En effet, les inégalités en France ne sont pas que sociales, elles sont avant tout socio-spatiales. Les inégalités se cumulent. C’est le phénomène des ghettoïsation de l’espace avec le double mouvement de gentryfication des centres-villes et de paupérisation des périphéries.
Il convient de renforcer la présence des passerelles de réussite dans les territoires périphériques comme les banlieues ou les zones à dominante rurale. C’est pourquoi les partenariats avec les établissements de ces territoires, à l’image des « conventions d’éducation prioritaire » de Sciences Po me semblent une voie à approfondir car elles engendrent des « externalités positives » pour l’ensemble de la communauté scolaires, élèves et enseignants. Elle permet à tous les élèves d’être informés, aux meilleurs d’être stimulés, et à la communauté éducative d’être mobilisée. Elle permet aussi de neutraliser les phénomènes d’éviction des meilleurs élèves dont souffrent les ZEP.

La politique que j’appelle de mes vœux n’est pas celle qui se contente de tendre le main à quelques « happy few », mais celle qui permet l’élévation générale du niveau d’éducation de notre jeunesse. Un peu moins de 40 000 élèves entrent en première année de classe préparatoire : une politique axée uniquement sur les boursiers en classes prépa ne toucherait donc que 3% des bacheliers. En revanche, si en parallèle on développe des prépas dans les périphéries, dotés d’internat, si on poursuit dans la voie des conventions, on toucherait là la majorité des jeunes, et non plus une poignée.

Nous sommes là au coeur de la question. Comment favoriser la visibilité de la diversité au sein de l’enseignement supérieur, et pas seulement dans les classes prépas et les Grandes Ecoles ? Comment éviter que ces castes que décrivait avec beaucoup de talent Bourdieu ne préemptent toutes les places dans le monde du supérieur, laissant aux autres de simples miettes ? Il s’agit là d’un enjeu majeur en ce qu’il interpelle notre modèle républicain méritocratique. L’image de notre République est celle d’un homme qui peut par son mérite personnel gravir les échelons de la société dépasse sa condition première issue de sa naissance. C’est sur cette image que se sont bâties nos représentations. Nous avons tout en tête ces modèles très 3ème République. Or voilà qu’à ce principe se substitue un autre qui se marque par l’affirmation d’une nouvelle forme d’aristocratie, se reproduisant entre elle. Cela n’est pas acceptable.
Améliorer l’information, l’orientation, l’encadrement au sein du premier cycle universitaire, répondre à la question du logement étudiant, mais aussi du travail étudiant sont des chantiers encore plus importants que l’accès aux classes préparatoires et aux Grandes Ecoles.

Si l’on ferme la porte, en cumulant les obstacles, à ceux qui ne font pas partie du groupe dirigeant, on se condamne d’une part à créer une intense frustration au sein de la société puisque les laissés-pour-compte ne pourront que contester parfois violemment un système qui ne veut pas d’eux. D’autre part, on prend le risque de scléroser aussi bien nos institutions que la société elle-même puisque les personnes appelées à exercer des responsabilités sortiront d’un même moule auquel elles auront été préparées dès leur enfance par l’apprentissage de codes spécifiques.

La problématique de la diversité au sein de l’enseignement supérieur est essentielle. De cet enseignement sortent les cadres et futurs dirigeants de notre pays, pour qu’ils soient à son image, divers et ouverts, il faut que les populations qui y entrent soient elles aussi diverses. Il s’agit d’une exigence vis-à-vis de nos institutions et de nos principes. La république a tout à gagner à faciliter l’expression de la diversité en son sein parce que cette dernière est gage de richesse. Cet objectif ambitieux, nous ne l’atteindrons pas en comptant les minorités, en hiérarchisant les discriminations, mais en luttant contre les mécanismes en œuvre dans les processus discriminatoires, c’est-à-dire bien en amont. Avant d’arriver dans le supérieur, il y a le lycée, le collège, l’école, la maternelle. C’est à chaque échelon que le Politique doit intervenir pour compenser l’inégalité des conditions et rétablir celles de l’égalité des chances.
Je vous remercie.