Ces femmes politiques qui sortent de l’ombre

Magazine GAZELLE

10 mars 2007

ELLES S’APPELLENT RACHIDA DATI, JEANNETTE BOUGRAB, BARIZA KHIARI OU HALIMA JEMNI. LEUR POINT COMMUN ? CES FILLES D’IMMIGRÉS MAGHRÉBINS SE CARACTÉRISENT TOUTES PAR
LA FERVEUR DE LEUR ENGAGEMENT POLITIQUE. LONGTEMPS RELÉGUÉES AU DERNIER PLAN, CES FEMMES ISSUES DES MINORITÉS SONT DÉSORMAIS DE PLUS EN PLUS VISIBLES DANS LE PAYSAGE MÉDIATIQUE FRANÇAIS. COUP DE PROJECTEUR SUR CES FEMMES QUI BOUSCULENT ET FONT AVANCER
LA SOCIÉTÉ.


Si depuis quelques temps, les femmes politiques d’origine maghrébine bénéficient d’une exposition médiatique plus importante, leur militantisme ne date pourtant pas d’aujourd’hui. Les premières revendications remontent en effet à 1983, lors de la fameuse « marche des beurs » à laquelle participe notamment Alima Boumediene-Thiery, actuelle sénatrice et députée européenne des verts. Estimant que leur appel à plus d’égalité en matière de droits politiques n’a pas été entendu, elle s’engage alors dans le secteur associatif, en oeuvrant en particulier auprès des immigrés et des femmes issues de l’immigration. Pour beaucoup d’entres elles, l’engagement associatif a d’ailleurs été un premier pas avant le combat politique. Bariza Khiari, sénatrice PS et conseillère du 16e arrondissement de Paris, adhère au MRAP en 1980 afin d’agir contre le racisme et les discriminations. À cette époque, elle fonde le journal  » Différences  » avec Albert Levy. Son action passera ensuite par la lutte syndicale à
la CFDT. Dans le département de Seine St Denis, de nombreuses municipalités, pour la plupart gérées par le parti communiste, comptent une voire deux élues d’origine maghrébine issues du tissu associatif. Rien d’étonnant à cela affirme-t-on au bureau du PC : « nous travaillons énormément aux côtés des associations et des organisations syndicales. Certains rejoignent nos rangs car nous menons une politique ouverte à tous, quelle que soit l’origine ou la catégorie sociale des personnes. C’est vrai que notre proposition d’accorder le droit de vote aux étrangers séduit les Français d’origine maghrébine. Nous avons aussi un souci de représenter la population française dans sa diversité mais nous ne faisons aucune discrimination positive. Les choses se font naturellement. » Pour Nora Benarbia, ancienne conseillère municipale de la ville de Stains :  « il n’est plus pensable de décrire le département de Seine St Denis en écartant les générations issues de l’immigration, éduquées dans la culture française » Et de renchérir : « ce n’est plus pensable de nier leur existence. Quand on regarde qui milite dans les milieux associatifs, ça ne fait pas un pli, ce sont ces gens-là qui militent le plus. »
 DE
LA RAGE ET DU COURAGE
Inutile de dire que de passer de la solidarité du milieu associatif au monde impitoyable de la politique, n’a pas été une sinécure pour ces femmes. « La politique est un univers très dur pour tout le monde, encore plus pour une femme. Mais lorsque l’on est une femme issue de l’immigration c’est extrêmement difficile car il faut toujours faire face aux stratégies d’évitement » affirme Bariza Khiari. Bercée de militantisme depuis son enfance, elle en a fait sa norme. Née en Algérie avant l’indépendance et arrivée en France à moins d’un an, elle développe très tôt une conscience politique. Ses parents, tous deux engagés dans la lutte anti-coloniale, ont été des « citoyens de seconde zone en Algérie durant la colonisation », pour finalement rester dans le même statut une fois immigrés en France. Forte de son histoire et nourrie de constats d’injustice, elle s’est alors demandée ce qu’elle pouvait faire pour sa génération et « pour un monde plus juste « . Il s’agit de « semer des graines pour mes enfants, en hommage au combat de mes parents ». Diplômée d’un troisième cycle de gestion des entreprises, elle souligne l’importance des études chez les familles immigrées.Issue d’une famille de douze enfants et de parents illettrés venus du Maroc, Rachida Dati, porte-parole de Nicolas Sarkozy, avoue s’en être sortie grâce à son « instinct de survie » et « beaucoup de travail ». Ancienne élève de l’institut supérieur des affaires d’HEC, l’ex-magistrate a dû enchaîner les petits boulots pour pouvoir terminer ses études. C’est également à force de volonté et de détermination que Jeannette Bougrab a su se forger une carrière à la hauteur de ses ambitions. Celle que l’on traitait de « sale arabe », qui subissait humiliations sur humiliations pour être fille de harkis, est aujourd’hui une universitaire reconnue et remarquée pour sa thèse de droit sur les origines de
la IVe république. Maître de conférence à
la Sorbonne, la jolie jeune femme de 30 ans a fait le choix de militer en faveur de l’UMP dont elle est secrétaire nationale.
 
UN COMBAT POLITIQUE AU SERVICE DES CITOYENSRacisme, sentiment d’être des citoyens de seconde zone…autant d’injustices auxquelles sont confrontés quotidiennement une partie des Français et qui expliquent le combat acharné de ces femmes. Au congrès socialiste de Dijon de Mai 2003, Bariza Khiari marque officiellement son implication dans la lutte en faveur d’une réelle émergence politique des Français d’origine étrangère en prononçant un discours choc : « luttons ensemble contre les discriminations. » Elle se bat par là même pour que les militants issus de l’immigration ne servent pas qu’à « distribuer des tracts ». Par ailleurs, elle parvient à s’imposer à trois reprises face au FN dans sa circonscription du 16e arrondissement de Paris, qui a lui-même fait élire Soraya Djebbour au conseil régional d’Ile-de-France en 1986. De son côté, Alima Boumediene-Thiery s’engage aux côtés des Verts en 1998 pour faire entendre son appel à plus de justices sociales et politiques : « Les Verts était un parti récent et différent, parce qu’il laissait de la place aux gens issus de l’immigration, mais également parce qu’il faisait de la parité une de ses règles absolues, parce qu’i avait une autre vision de la nature, de la planète, des relations internationales, et que beaucoup des déçus de la gauche traditionnelle l’avaient rejoint. » Déçues de la gauche, Jeannette Bougrab et Rachida Dati le sont incontestablement. Cette dernière a d’abord été approchée par Bernard Kouchner, elle a également figuré sur l’ébauche de liste du socialiste Michel Rocard aux européennes de 1994. Finalement c’est vers la droite qu’elle se tourne car selon elle: « la gauche a complètement échoué dans les quartiers difficiles ». Quant à la secrétaire nationale de l’UMP qui se définit comme « une gaulliste de gauche », elle  » rêve que demain les habitants de ces quartiers soient considérés comme des citoyens à part entière avant d’être considérés comme des allocataires sociaux. Car le grand drame de ces dernières années a été de privilégier le social au détriment du politique. »  UNE MEILLEURE REPRÉSENTATION DE
LA DIVERSITÉ
Pour rétablir l’égalité des droits des citoyens d’origine étrangère, elles prônent toutes une meilleure représentation de cette population au sein des différentes institutions françaises. Les moyens pour y parvenir divergent toutefois. Alima Boumediene-Thiery évoque « l’action positive », même si elle espère que l’Etat n’y aurapas recours « car toute mesure discriminatoire est toujours le signe d’un échec ». Elle ajoute que: « l’on ne pourra pas indéfiniment quémander une place. Il faut entrer dans les partis et y créer un rapport de forces ». La sénatrice socialiste Bariza Khiari refuse, quant à elle, toute discrimination positive. « C’est un travail de longue haleine, mais cela doit être un aboutissement normal ». À droite, la question de la discrimination positive fait davantage débat. Tokia Saïfi, ancienne ministre du gouvernement Raffarin et députée européenne, souhaite que l’Etat lance une mise à niveau égalitaire qui soit conforme aux valeurs républicaines. Tout comme Nicolas Sarkozy, dont elle est porte-parole, Rachida Dati se déclare favorable à la discrimination positive. Sur cette question, Jeannette Bougrab se montre en revanche plus nuancée. Auteur pour l’UMP d’un rapport sur « Les discriminations dans l’accès au marché de l’emploi », il est fait mention que « les discriminations positives ne méritent ni excès d’honneur ni diabolisation outrancière ». Le rapport préconise plutôt « une mobilisation positive ». En levant ainsi le tabou de la discrimination positive, la droite a provoqué une défection d’une frange de l’électorat et de l’élite d’origine maghrébine au sein du PS. Adda Bekkouche, professeur à
la Sorbonne, étaye ce constat : « la gauche a souvent été pionnière au niveau des débats et de la réflexion, mais c’est souvent la droite qui a franchi le pas, pour le vote des femmes comme pour l’indépendance de l’Algérie ». Certaines ont donc su saisir la perche qui leur était tendue.
C’est le cas de Nadia Zouareg, militante associative et ancienne manifestante de la « marche des beurs » qui confie : « On a cru en cet idéal de
la République, à l’égalité et à la participation de tous. Je ne regrette pas, ça m’a forgée, mais pour ce qui est de changer la société, j’en suis revenue. Je ne suis pas passée à l’UMP du jour au lendemain. Je suis une femme de gauche, une écologiste et je le reste. Mais je voterai pour ceux qui nous donnent la parole et la possibilité d’être visibles. »
Myriam Salah-Eddine, l’adjointe au maire de Marseille, ne s’étonne nullement que l’UMP ait fait élire la première élue issue de l’immigration. « La gauche n’a pas le monopole des beurs » lance la jeune femme avec humour. Si à l’extrême gauche on accuse la droite de se servir de ces jeunes femmes comme des « affichages » ou des « alibis », Bariza Khiari se félicite de l’exposition médiatique dont bénéficient ses adversaires : « Rachida Dati et Jeannette Bougrab sont des femmes extrêmement compétentes et brillantes qui ont du tempérament. Certains croient qu’il suffit d’avoir des origines et de se présenter pour être élue. En réalité, il faut faire ses classes et être déterminée pour s’imposer en politique ».
 

LA LUTTE POUR L’ÉGALITÉ SOCIALE
Mais le combat de ces femmes ne s’arrête nullement sur le terrain politique. Toutes se battent en effet pour plus d’équité sociale. Dès 1992, Tokia Saïfi fait de la lutte contre les discriminations à l’embauche sa priorité en organisant de nombreuses réunions avec des chefs d’entreprises pour les sensibiliser à ce problème. Bariza Khiari a, quant à elle, fait voter une loi visant à rendre les CV anonymes. Pour enrayer le fléau que constitue le chômage, la sénatrice préconise également un investissement massif dans la recherche et l’innovation. Elle souhaite aussi qu’il y ait une meilleure adéquation entre la formation et les emplois proposés car : « il est inacceptable que près de 500 000 emplois ne soient pas pourvus. » L’éducation et la formation sont d’ailleurs les maître-mots pour beaucoup d’entres elles. Ainsi Jeannette Bougrab estime que : « l’Etat a déserté les quartiers difficiles et qu’il a trop délégué, notamment à des associations, aussi excellent que puisse être, pour certaines d’entre elles, leur travail…Il ne suffit pas d’ouvrir des salles de boxe et de musculation pour obtenir la paix sociale. Il faut aussi, sinon en priorité, des bibliothèques » et de conclure : « il faut placer l’éducation au coeur des quartiers populaires. » Dans ces quartiers, de nombreux problèmes se posent au quotidien. Logement, lutte contre la précarité sont ainsi les préoccupations de Holia Boulemsamer, conseillère municipale PC du Pré St Gervais en Seine ST Denis : « je rencontre tous les jours des personnes qui vivent une situation sociale extrêmement difficile. Pour moi, qui suis de l’école de
la République, bercée par la devise « liberté, égalité, fraternité », cette précarité est intolérable. Le problème c’est que L’Etat ne nous donne pas assez de moyens ! »
 RÉPUBLICAINES AVANT TOUT  !Si ces femmes aspirent à davantage d’égalité pour les Français issus de l’immigration, elles récusent toutefois toute démarche communautariste. Car c’est bien au nom des valeurs républicaines qu’elles défendent leurs idées avec force et détermination. Se définissant avant tout comme une élue de
la République, Halima Jemni, conseillère régionale et municipale PS de Paris a instauré dès 1995 la démocratie participative en créant notamment des conseils de parents dans les crèches : « parce qu’il est nécessaire de favoriser le dialogue et qu’il n’est pas possible de faire de la politique en étant sourd  » et d’ajouter : « moi je suis au service de tous les habitants quelle que soit leurs origines. » Jeannette Bougrab se dit reconnaissante à l’égard de
la République et du « modèle » d’intégration qui lui a donné sa chance. Idem pour Bariza Khiari qui se définit comme « un pur produit de l’Ecole laïque » et a fait sienne la phrase de Jean-Jaurès : « l’égalité des droits est un leurre, tant qu’il n’y a pas égalité des chances ». Myriam Salah-Eddine met également en avant ses convictions profondément républicaines en déclarant : « je ne suis pas l’élue d’une communauté, je travaille pour tous les Marseillais. » Bariza Khiari aime à rappeler que même si c’est une citoyenne qui a une spécificité, elle est avant tout une citoyenne. Etre considérées avant tout comme des femmes politiques à part entière et non comme des femmes politiques à part : tel est le message qu’elles souhaitent véhiculer. Même si pour beaucoup leur parcours a aussi valeur d’exemple : « après l’effort pour surmonter les difficultés en politique, on peut ainsi modestement devenir un modèle positif d’identification. Ça suffirait à mon bonheur » confie Bariza Khiari. À Marseille, il n’est pas rare que des jeunes issus de l’immigration reconnaissent Myriam Salah-Eddine et lui disent : « Alors, c’est vraiment possible de s’en sortir? » Ces femmes n’en sont-elles pas la preuve vivante !

Une réponse à “Ces femmes politiques qui sortent de l’ombre”

  1. HAFID SAAD dit :

    Myriam Salah-Eddine a aussi été vue ave faudel qui etait accompagné par une charmante marocaine lors du concert de la tolérance,elle ne bataille pas que pour les marseillers mais même pour les petits jeunes

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