Intervention de Bariza KHIARI à l’assemblée générale de l’UNAT

Table ronde – Les 70 ans des congés payés

 

 

Les images que nous venons de voir sont empreintes d’une profonde nostalgie. Ce sentiment que nous ressentons tous en nous remémorant les premiers congés payés peut sembler étrange. Beaucoup d’entre nous n’étaient pas nés en 1936. Pourtant, ces départs en train, ces premiers bains de mer, ces promenades en tandem évoquent quelque chose pour chacun d’entre nous.

 

De fait, cette nostalgie illustre bien la mythologie populaire qui s’est construite autour de ces premiers congés payés de l’été 1936 et en montrent l’importance dans la mémoire collective. Du point de vue de ce que certains appellent la Grande histoire, les premiers congés payés peuvent apparaître comme un évènement mineur. De mon point de vue, il s’agit au contraire d’un tournant majeur dans l’histoire sociale de notre pays. Si les premières vacances restent inscrites dans la mémoire collective, c’est qu’elles ont marqué une véritable libération pour les classes populaires.

En 1936, de nombreux employés bénéficiaient déjà de congés payés : fonctionnaires, employés du métro, des grands magasins… Mais grande nouveauté de 1936, c’est la généralisation des congés payés à tous. Cet esprit d’égalité, de libération sociale par les loisirs, nous les devons sans conteste au Front populaire. C’est bien la volonté politique d’un gouvernement résolument de gauche qui a permis cette libération. Les congés payés n’étaient pas un cadeau fait au travailleur. Il s’agissait d’un véritable projet politique. Avec cette révolution des loisirs, la place du travail dans la société changeait, les travailleurs pouvaient s’ouvrir à de nouveaux horizons.

 

Dès les origines, les congés payés avaient donc une fonction éminemment sociale. En 1936, les premières vacances n’ont concerné que 500 000 personnes. Mais la politique du Front populaire visait déjà la promotion de la mission émancipatrice des loisirs. L’action de Léo Lagrange, sous –secrétaire d’Etat aux sports et aux loisirs, pose les fondements d’une action publique en faveur de la jeunesse et des sports. Il est à l’origine de la création du billet populaire de congés annuels qui accorde 40% de réduction sur les transports ferroviaires. Il encourage et impulse le mouvement des auberges de jeunesse. Ce sont les premiers départs vers la neige avec les trains spéciaux et les tarifs réduits sur les téléphériques…

 

Faute de moyens, les salariés qui bénéficiaient de congés payés, n’avaient souvent pas pour autant accès au tourisme, aux vacances. C’est pourquoi le Front populaire avait choisi de placer le tourisme social au centre de son action. Si elle a été déterminante, l’action publique serait restée insuffisante si elle n’avait pas été accompagnée par une organisation massive des salariés. Il a fallu attendre l’après-guerre pour que le tourisme soit complètement associé aux congés payés, grâce notamment à un important travail associatif, avec les clubs Léo Lagrange, ou le réseau des auberges de jeunesse. Dans ce domaine, l’action des syndicats et des organismes de représentation du personnel comme les comités d’entreprises ont également été décisives.

 

La naissance des congés payés a bien amorcé une révolution sociale, une révolution imprévue dans l’histoire contemporaine. Cette libération est inédite dans l’histoire sociale : elle est le fruit de deux volontés conjointes/ Une volonté politique d’une part, avec le projet socialiste d’émancipation par les loisirs. Une volonté sociale d’autre part, puisque les salariés ont eux-mêmes organisé leur libération.

 

Les congés payés sont une révolution sociale, mais aussi une révolution politique. Promouvoir la mission émancipatrice du tourisme et des loisirs a toujours été, depuis 70 ans, au cœur du projet de société socialiste. C’est d’ailleurs presque toujours la gauche qui a permis les avancées dans ce domaine. Comme je le rappelais, le tourisme social doit beaucoup à des associations de gauche et à l’action déterminante des syndicats. La quatrième semaine de vacances a été accordée en 1969 largement pour répondre aux revendications syndicales. L’action de la gauche au pouvoir a également été déterminante. La cinquième semaine de congés payés était l’une des avancées du programme de François Mitterrand en 1981. Le tourisme social a aussi toujours été au cœur du projet socialiste, avec notamment la création de l’ANCV en 1982 ou de la Bourse Solidarité Vacances en 1999. Surtout, la gauche a entrepris une nouvelle révolution, elle aussi nécessaire : celle du temps choisi. La semaine de 39 heures en 1981 puis biens sûr les 35 heures ont permis aux Français de bénéficier de plus de temps pour les loisirs. Aujourd’hui, la frontière entre travail et vacances est différente. Le temps choisi permet une fragmentation bénéfique des loisirs, laissant à chacun le temps du tourisme, de la connaissance, ou de l’engagement.

 

Malgré les avancées notables que je viens d’évoquer, cette révolution sociale amorcée il y a 70 ans n’est malheureusement pas achevée aujourd’hui. Plus que jamais, l’action sociale est nécessaire dans les domaines des loisirs et du tourisme. Le temps des loisirs existe, mais il reste impossible de les financer pour beaucoup de français. Depuis 70 ans, les Français ont profondément modifié leur usage des vacances. Elles se sont généralisées, mais de profondes inégalités demeurent. Aujourd’hui, un enfant sur 3 et 40% des adultes ne partent pas en vacances.

 

Les congés payés ont été bénéfiques car ils ont permis un télescopage des classes sociales. Pour autant, leur généralisation a créé de nouveaux clivages. Le fait de partir ou non en vacances instaure un clivage de fait, particulièrement parmi les plus jeunes. Qui ne se souvient pas des premières rédactions données en début d’année par les instituteurs ? « Racontez vos vacances ». Un enfant qui ne peut répondre à cette question se trouve immédiatement stigmatisé, isolé du groupe. C’est pourquoi nous ne pouvons accepter aujourd’hui qu’un enfant du 3 soit privé de vacances. Dans le même sens, le départ annuel d’une famille en vacances reste important. Ce lien familial est capital, et il faut favoriser les actions qui assurent la promotion des vacances familiales.

 

Dans ce domaine du tourisme social et de l’égal accès de tous aux vacances, l’action de l’Etat demeure primordiale. L’Etat doit maintenir et même accentuer son rôle moteur dans ces domaines, tant ils constituent aujourd’hui des enjeux politiques d’importance.

 

L’action publique est nécessaire dans un autre domaine, celui de la promotion d’un tourisme raisonné et respectueux des environnements. Si les congés payés ont révolutionné la vie des travailleurs, ils ont aussi révolutionné les paysages. Le tourisme représente un chiffre d’affaires annuel de plus de 100 milliards d’euros, soit 6,7% du PIB de la France, et un solde positif de la balance des paiements avoisinant 12 milliards d’euros. Ce secteur essentiel pour l’économie française représente aussi 200 000 entreprises et 2 millions d’emplois directs et indirects. Une telle activité à conduit à un renouvellement du tissu économique de régions entières. Aujourd’hui, le tourisme est un enjeu majeur des politiques d’aménagement du territoire. Le secteur touristique est encore amené à se développer et recèle un fort potentiel de créations nettes d’emplois. Alors que la France demeure la première destination touristique mondiale, il lui revient de prendre toute sa part dans ce développement, d’autant que le tourisme est le plus souvent créateur d’emplois non délocalisables. Là encore, l’Etat doit prendre ses responsabilités, en assurant le développement de ce secteur de façon durable, en harmonie avec les paysages.

 

Dans cette perspective, la création récente du Code du tourisme consacre la reconnaissance par le législateur du poids social et économique du secteur touristique. Elle consacre également, la volonté politique d’assurer un développement touristique respectueux de l’environnement et du consommateur.

 

En conclusion, je voudrais redire l’importance qu’a pour moi cette commémoration. Les congés payés ont ouvert la voie à une nouvelle philosophie du bonheur. Dans la continuité du Front populaire, il nous revient aujourd’hui d’œuvrer pour l’accès de tous aux vacances et aux loisirs. Pour remplir cet objectif, le travail des associations sera bien sûr essentiel. Mais l’Etat devra aussi prendre toute sa part, afin d’assurer ses missions de promotion du tourisme social et d’un tourisme durable, solidaire.

 

 

 

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